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L’intelligence artificielle et la création artistique

  • Claude Gauthier
  • 1 mai 2023
  • 3 min de lecture

Une controverse fondatrice


L’affaire rapportée par PetaPixel en avril 2023, dans laquelle l’artiste allemand Boris Eldagsen refuse un prix remporté par une image générée par intelligence artificielle, marque un moment charnière dans l’histoire de l’art contemporain et de la photographie. Ce geste, loin d’être anecdotique, révèle les tensions fondamentales que l’IA introduit dans les pratiques artistiques, les systèmes de reconnaissance institutionnels et notre conception même de la création.


L’image primée avait été soumise à un concours photographique prestigieux — le Sony World Photography Awards— dans une catégorie ouverte. Bien que conforme au règlement, l’œuvre n’était pas une photographie au sens traditionnel : elle avait été entièrement produite à l’aide d’un générateur d’images par IA. Eldagsen a volontairement laissé l’œuvre concourir afin de tester les limites du système, avant de refuser publiquement le prix, affirmant que les images générées par IA ne devraient pas être en compétition directe avec la photographie.


Cette controverse met d’abord en lumière un problème de définition. La photographie repose historiquement sur un lien indexical avec le réel : une scène, une lumière, un corps ont existé devant l’objectif. L’image générée par IA, elle, est une synthèse statistique issue d’ensembles de données massifs, sans événement réel ni instant vécu. En acceptant une image IA comme photographie, les institutions artistiques brouillent une frontière essentielle entre documentinterprétation et simulation.


Droits d'auteur

Mais la polémique dépasse la simple question disciplinaire. Elle touche au statut de l’auteur. Qui crée réellement une image IA ? L’artiste qui formule le prompt ? Les ingénieurs ayant conçu l’algorithme ? Les millions d’images humaines utilisées pour entraîner le modèle ? Cette dilution de l’intention et du geste artistique fragilise les notions traditionnelles de paternité, d’originalité et de responsabilité, des piliers du droit d’auteur comme de l’éthique artistique.


Le refus du prix par Eldagsen révèle également une critique institutionnelle. Les jurys, séduits par la puissance visuelle et la qualité formelle des images IA, peuvent être trompés par une esthétique qui mime les codes de la photographie historique : flou, grain, composition, lumière dramatique. L’IA devient alors un miroir flatteur de notre culture visuelle, mais aussi un révélateur de ses automatismes et de ses angles morts critiques.


L'acte créatif

Plus profondément, cette controverse révèle une inquiétude sociale : si l’image peut être produite sans expérience vécue, sans risque, sans présence corporelle, que devient la valeur humaine de l’acte créatif ? L’IA remet en question le lien entre création et vulnérabilité, entre art et engagement du corps, que ce soit dans la photographie documentaire, le portrait ou le reportage.


Enfin, l’affaire soulève une responsabilité collective : celle de nommer clairement les images, de créer des catégories distinctes, et de développer une éducation visuelle critique adaptée à l’ère de l’IA. Refuser cette clarification, c’est risquer une érosion progressive de la confiance envers les images, déjà fragilisée par les deepfakes et la désinformation.


En refusant son prix, Eldagsen n’a pas rejeté l’IA comme outil artistique. Il a posé un geste symbolique fort : rappeler que l’IA n’est ni neutre ni innocente, et que son intégration dans le champ artistique exige des cadres éthiques, conceptuels et institutionnels clairs. Cette controverse n’est pas un rejet du futur, mais une invitation à le penser lucidement.


Source

Artist Refuses Prize After His AI Image Wins at Top Photo Contest

APr 14, 2023

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