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Zïlon, signature incontournable de Montréal

  • Claude Gauthier
  • 29 mars
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 mars

Néon Zïlon, présenté par le musée du fier monde

S'il est une évidence qui traverse toute l'œuvre de Zïlon, c'est qu'elle appartient d'abord à la rue. Avant les galeries, avant les institutions, avant même les rétrospectives, ses visages ont pris naissance sur les murs de Montréal, dans ses interstices, ses marges, ses lieux vivants.


Depuis les années 1970, Zïlon a inscrit dans l'espace urbain une présence graphique immédiatement reconnaissable. Ses figures, visages éclatés, regards multiples, lignes nerveuses ne décorent pas la ville : elles l'habitent. Elles surgissent comme des manifestations brutes de l'intériorité humaine, exposées à ciel ouvert, offertes au regard de tous, sans filtre ni médiation.


Dans le paysage montréalais, son œuvre agit comme une mémoire visuelle. Elle témoigne d'une époque, d'une énergie, d'une culture alternative profondément ancrée dans le Centre-Sud et au-delà. À une époque où l'art public est souvent institutionnalisé, planifié, intégré à des programmes officiels, Zïlon rappelle que la rue peut être un lieu d'expression libre, immédiat, viscéral.


Documenter par la photographie

Photographier ses œuvres dans la ville, c'est documenter une forme d'histoire parallèle de Montréal, une histoire faite de gestes spontanés, de traces éphémères, de présences qui apparaissent et disparaissent au rythme des transformations urbaines. Chaque mur devient alors un fragment d'archive, chaque visage une empreinte.


Ce qui distingue profondément Zïlon dans l'art public, c'est cette capacité à maintenir une tension entre le geste instinctif et une signature forte, identifiable, presque mythologique. Ses visages ne sont pas seulement des images : ils sont devenus des repères. Ils marquent le territoire, ils signalent une présence, ils affirment qu'un langage artistique peut exister en dehors des cadres établis et les transformer.


Aujourd'hui, alors que son œuvre entre progressivement dans les lieux consacrés de l'art, il est essentiel de reconnaître que son impact le plus profond demeure dans la rue. C'est là que son langage s'est formé, et c'est là qu'il continue de vivre avec le plus de justesse.


Zïlon n'est pas simplement un artiste qui a travaillé dans l'espace public : il est l'un de ceux qui ont contribué à définir ce que l'art public peut être à Montréal, libre, engagé, omniprésent, et profondément humain.


Zïlon dans la rue, une mémoire vivante de Montréal


C'est dans la rue que l'œuvre de Zïlon trouve sa pleine mesure.


Depuis les années 1970, ses visages apparaissent sur les murs de Montréal comme des signes persistants. Ils ne sont pas décoratifs : ils sont des prises de parole. Ils marquent le territoire, inscrivent une présence, témoignent d'une énergie artistique libre, souvent en marge des circuits officiels.


Deux exemples me reviennent particulièrement en mémoire. Le premier : une fresque dans le Centre-Sud, où un visage éclaté, traversé de lignes noires et de couleurs vives, surgit sur un mur brut. L'image semble à la fois fragile et combative, comme si elle résistait à l'effacement urbain. Elle ne cherche pas à séduire : elle affirme.


Zïlon, fresque murale sur mur de briques, Centre-Sud Montréal — street art figuratif, visage expressif
Fresque murale de Zïlon sur un mur de briques du Centre-Sud de Montréal. Un visage éclaté, traversé de lignes noires expressives et de couleurs vives, surgit sur la surface rugueuse du mur. L'œuvre témoigne de la présence urbaine persistante de l'artiste depuis les années 1970.

Le second : une intervention plus lumineuse, presque spectrale, où le visage se réduit à quelques traits essentiels, parfois même en néon. Ici, Zïlon atteint une forme de synthèse : quelques lignes suffisent à faire exister une présence. Le visage devient signe, apparition, mémoire.


Zïlon, œuvre au néon, visage vert lumineux sur fond sombre, art urbain Montréal
Œuvre au néon de Zïlon, un visage stylisé en vert lumineux sur fond sombre, évoquant les clubs underground et les performances nocturnes des années 1980. L'intervention lumineuse réduit le visage à quelques traits essentiels, entre apparition et signal urbain.

Photographier ces œuvres au fil des années, c'est constituer une archive d'un Montréal en transformation. Car l'art de rue est par nature éphémère : les murs disparaissent, les œuvres sont recouvertes, effacées, remplacées. Mais chez Zïlon, quelque chose persiste. Son langage visuel est devenu une empreinte durable dans l'imaginaire de la ville.


Zïlon, de la rue au musée, et retour


Une rétrospective de l'œuvre de Zïlon a été présentée à l'Écomusée du fier monde en 2019.


Photographier l'exposition consacrée à Zïlon, c'était d'abord entrer dans un espace chargé de mémoire. L'ancienne piscine Généreux, avec sa double hauteur, ses arches et sa verrière, impose une présence presque sacrée. Ce lieu, construit dans les années 1920 pour offrir l'accès à l'hygiène aux classes populaires du Centre-Sud, porte en lui une dimension sociale qui résonne profondément avec la démarche de Zïlon.


Exposition Zïlon et le Montréal underground, vue d'ensemble de la nef de l'Écomusée du fier monde, Montréal, 2019
Vue d'ensemble de l'exposition Zïlon et le Montréal underground à l'Écomusée du fier monde. La grande nef de l'ancienne piscine Généreux révèle toute sa hauteur, avec ses arches art déco et sa verrière, accueillant les œuvres de Zïlon accrochées aux galeries supérieures.

Le contraste est saisissant : l'architecture art déco, ordonnée, lumineuse, accueille une œuvre brute, expressive, née dans la rue. Les visages, obsession centrale de Zïlon, envahissent l'espace. Suspendus sur tissu, tracés sur mannequins, incarnés en néons ou en vidéo, ils deviennent une multitude vibrante. Rouge, noir, lignes nerveuses, regards démultipliés : tout converge vers une exploration de l'être humain dans sa fragilité, sa tension, sa lutte intérieure.


Zïlon, visges féminins suspendues, musée du fier mondo
Toiles sur tissu de Zïlon suspendues librement aux rampes de la galerie supérieure de l'Écomusée. Des visages féminins expressifs peints en rouge et noir flottent dans l'espace à double hauteur, entre fragilité et puissance.
ZIlon, mannequins peints, motifs noirs et blancs, visages androgynes, exposition Écomusée du fier monde 2019
Mannequins grandeur nature entièrement recouverts de motifs peints par Zïlon — visages aux yeux multiples, lignes noires expressives sur fond blanc et noir. Ces présences silencieuses habitent l'espace de l'exposition comme des fantômes de la contre-culture montréalaise.


Zïlon, dessins à l'encre, visages androygines, couples, musée du fier monde
Coté gauche: Un portrait en gros plan réalisé à l'encre noire sur fond blanc. Un visage aux traits fins, aux yeux mi-clos, se tourne légèrement de profil. De larges aplats d'encre noire brossés avec vivacité forment une chevelure dense et contrastée qui envahit le haut de la composition. Le trait est nerveux, économe, d'une précision graphique proche de la bande dessinée. L'œuvre dégage une tension entre douceur du visage et brutalité de la chevelure. Coté droit: Réalisée pour l'application Sexposer du Portail VIH/Sida, elle représente deux figures androgynes enlacées, torse nu, dont les corps et les visages se fondent dans un même élan. L'un tourne la tête vers le spectateur, la bouche entrouverte ; l'autre se blottit contre lui, les yeux fermés, dans une posture à la fois intime et vulnérable. Le trait est délié, rapide, sans aplats d'encre, le blanc du papier domine, laissant la ligne seule construire les volumes et la tension entre les corps. C'est l'économie de moyens portée à son comble : quelques courbes suffisent à dire le désir, l'étreinte, la fragilité partagée.

Cette exposition, commissariée par France Cantin, permettait de mesurer l'ampleur d'un parcours exceptionnel. Autodidacte, profondément ancré dans les mouvements alternatifs des années 1980, Zïlon a traversé les décennies sans jamais se plier aux cadres institutionnels. Et pourtant, face à cette rétrospective, une question persiste : comment un artiste d'une telle importance peut-il encore être si peu représenté dans les collections muséales québécoises ?


Vivre avec Zïlon, quatre œuvres, quatre états du visage


Cette question, je la prolonge dans mon espace intime. Chez moi, quatre dessins de Zïlon cohabitent sur un mur de ma résidence. Leur présence transforme le lieu.


Collection privée Claude Gauthier — quatre dessins de Zïlon encadrés dont PANDÉMIK et PUNK, œuvres sur papier, collection personnelle
Quatre dessins de Zïlon encadrés et accrochés sur un mur gris pâle aux moulures classiques, collection privée de Claude Gauthier. Les deux œuvres du haut sont lyriques et colorées (lavis bleus, oranges, turquoises) ; les deux du bas, plus denses, portent les inscriptions PANDÉMIK et PUNK, avec une énergie frontale et revendicatrice.

Les deux œuvres supérieures sont d'une étonnante douceur. Les visages émergent de lavis colorés, bleu, orange, turquoise, rose dans une légèreté presque méditative. Le trait s'efface parfois, laissant la couleur suggérer la forme. Ce sont des apparitions.


Les deux œuvres inférieures, en revanche, affirment une tension plus directe. L'une, marquée des mots PANDÉMIK et PUNK, impose une énergie frontale, presque revendicatrice. L'autre, sur fond ocre doré, évoque une écriture plus fragmentée, traversée de signes, de griffures, de symboles. On y sent une parenté avec certaines figures de l'art urbain international, mais toujours ancrée dans une réalité montréalaise.


Ces quatre œuvres condensent ce qui fait la singularité de Zïlon : la coexistence du lyrique et du politique, de la douceur et de la rage. Vivre avec elles, c'est être constamment ramené à cette tension.


Un artiste fondateur de l'art public montréalais


Zïlon n'est pas simplement un artiste qui a investi l'espace public. Il est l'un de ceux qui en ont redéfini les possibilités à Montréal.


Son œuvre trace un lien direct entre l'expression individuelle et l'espace collectif. Elle rappelle que la ville n'est pas seulement un décor, mais un lieu d'inscription, de mémoire, de confrontation. En passant de la rue au musée et en continuant d'habiter les deux, Zïlon incarne une trajectoire rare : celle d'un artiste qui n'a jamais cessé d'appartenir à la ville.


Ses visages sont partout. Et tant qu'ils le seront, une part essentielle de Montréal continuera de nous regarder.

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